La blogosphère de Charline à Kinshasa

Impressions d'une mundele en R.D.Congo

29 juin 2007

Orlie, 15 ans et à la rue

P1000308N'étant que volontaires, ce qui ne porte pas exactement nos personnes en haut de l'échelle CTBienne, nous ne pouvons pas prétendre à mille avantages comme d'autres expatriés. Il y en a néanmoins un que l'on ne lâcherait pour rien au monde, c'est celui d'avoir une voiture à notre disposition pour circuler librement dans cette ville où le transport en commun est quasi-inexistant. Mais bon, qui dit volontaire dit aussi voiture bas-de-gamme. François et moi avons donc hérité d'une Suzuki Vitara en fin de vie, qui passe autant de temps sur les routes qu'au garage. C'est au cours d'une des nombreuses pannes de notre titinne que nous avons rencontré Orlie. C'était à quelques centaines de mètres de la maison et nous avions du nous arrêter parce qu'il y avait un "drôle de bruit". Sorti de nulle part, Orlie, une quinzaine d'années, casquette sur le crane et vêtements noirs de crasse, s'est glissé sous la voiture sans qu'on ne lui ai rien demandé. Ma première réaction était de lui dire non non, je n'ai pas besoin de toi (ici aucun service n'est gratuit...). Puis à la réfléxion, mieux valait que ce soit lui qui se roule par terre que François ou moi, vu qu'on était sapés pour aller à une communion... Chipottage pendant une heure, puis le gamin nous accompagne chez le garagiste. Il me glisse à l'oreille les prix exacts pour que je ne me fasse pas rouler, bref, il nous aide à nous sortir de l'impasse où nous a fourré la Vitara croulante...

Parce que ça nous intéresse et parce qu'on a pas grand chose à faire pendant ce temps-là, on papote avec Orlie, histoire de voir ce qu'il fait, d'où il vient... On se rend vite compte qu'il s'agit d'un "shégué", un enfant des rues. Il ne sait pas quel âge il a (il nous dit qu'il a 10 ans mais est bien trop grand pour cet âge), ses deux parents sont décédés voici trois ans, et depuis il vit dans la rue. Au début un voisin le nourissait mais ça n'a pas duré longtemps. Depuis, il vit de "l'Article 15", comprenez de la débrouille. Il s'est construit une cabane en tôle et en bambou le long du fleuve, et pour survivre il fabrique du cirage qu'il revend au cireur de chaussures (généralement des autres gamins de son âge). Il parle bien le français, ce qui me laisse croire qu'il a du avoir des parents éduqués. Les autres enfants des rues parlent très rarement le français parceenfants_des_rues qu'ils sont arrivés dans la rue très tôt, et qu'ils n'ont pas l'argent pour payer le minerval de l'école et que même s'ils l'avaient ils ont autre chose à faire que de rester sur les bancs d'une école. Ils maîtrisent juste le vocabulaire nécessaire à quémander quelques billets aux blancs.

Bref, ce garçon-là parle ma langue bien mieux que moi la sienne, alors j'en profite pour me faire une idée de sa vie. Je savais que j'allais de toute façon lui donner un peu d'argent pour payer ses talents de mécaniciens, mais après son récit nous décidons de l'emmener à la maison pour lui offrir un repas en plus de son "salaire". On discute encore, et son récit ne change pas d'un iota, quoiqu'il reste encore quelques zones d'ombre. Exemple: il nous dit que tous ses frères et soeurs sont partis en Europe après le décès de ses parents, le laissant seul et à la rue. Ca semble bizarre mais on ne tirera de lui pas plus d'éclaircissement.

Après avoir mangé, bu, et reçu quelques vêtements, Orlie reste bien enfoncé dans le fauteuil. Il est évident qu'il n'a pas l'habitude d'être invité chez des gens, et qu'il ne sait pas qu'à un moment il faut ... partir. Deux heures plus tard on le met gentillement à la porte. Des enfants comme lui il y en a des milliers dans les rues de Kinshasa. Je me dis qu'au mois de septembre, je pourrai lui payer son minerval pour qu'il aille à l'école technique. Il dit vouloir être mécanicien. Mais septembre, c'est loin, et je tourne ça en rond dans ma tête sans trouver de solution. La coopération au développement ce n'est pas que des mots sur du papier, et il faut savoir être cohérent, l'appliquer dans sa vie quotidienne. Pas vraiment d'idée pour sortir ce gamin de sa merde, mais je me dis que ça viendra, et que de toute façon je le reverrai puisque je lui ai dit que s'il avait faim, il pouvait toujours passer à la maison manger un bout.

P1000431Mais là, j'aurai peut-être mieux fait de me taire... Le lendemain soir, au retour du boulot, Orlie était devant la porte, le jour d'après il m'appellait à 16 heures pour savoir si j'étais à la maison, le lendemain il appelait à 21 heures, le lendemain en rentrant du travail, le gardien m'apprend qu'il nous avais attendus devant la maison depuis plusieurs heures... Quand je lui avais proposé de venir, je pensais qu'il viendrait une fois par semaine. Evidemment en lui disant de venir quand il avait faim, j'aurai du savoir que je le verrai tous les jours... Jusqu'au jour où, sortant de mon lit, vaseuse après une nuit de lutte contre la fièvre (cfr la malaria), je vois Orlie devant le portail. Je veux bien être gentille mais à 7 heures du mat' il ne faut rien me demander: ni une ni deux, je m'en vais lui tirer les oreilles (au sens figuré, hein!) en lui disant que de temps en temps, on a besoin d'être seuls, que s'il vient tous les jours on va finir par ne plus pouvoir le voir en peinture et qu'il faut qu'il espace ses visites à la maison. Je crois que je n'ai pas été très délicate avec lui , car depuis cet épisode, il n'est plus jamais revenu. Depuis j'ai honte de moi, honte de savoir qu'il pense que je l'ai chassé définitivement, alors que ce n'était pas le cas. D'autant plus que François, qui l'a recroisé plus tard, me dira que s'il était venu tôt ce matin-là, c'était pour nous offrir des mangues...

P.S.: J'ai pris la photo des enfants des rues sur le blog de Cédric Kanlonji

Posté par charlineakin à 17:34 - Vie quotidienne à Kinshasa - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

    slt

    coucou

    merci de nous faire partager ton quotidiens au congo.je comprends ta positions qui ne devais pas êtres simple pour toi. Des milliers de gamin son dans la rue de Kinshasa je pense que cella devais êtres une priorités pour le gouvernement congolais.

    bonne continuation

    Posté par ange, 20 mars 2008 à 22:01
  • Complexite

    En effet, entre le désir de bien faire en aidant tout en évitant l'incruste ...la frontière est bien flottante. Je te comprends qu'il a été difficile de lui faire comprendre cela, mais comme quelqu'un l'a dit plus haut, j'espère que tu le reverras.
    Cette situation doit interpeller les acteurs politiques du Congo.
    Je suis étudiant congolais en Chine.
    PS : J'apprécie ton travail et ton amour de Kin.

    Posté par Geraud, 11 juin 2008 à 07:57
  • Bonjour Charline,

    J'atteris sur ton blog via le blog de Cédric Kalonji où j'ai trouvé ton commentaire à propos des enfants des rues. A mon tour, j'y ai laissé une question en espérant que tu contribueras à alimenter la discussion.Au fait, je me présente, je suis Sidi et je travaille comme animateur à Liège en Belgique. Je crois comprendre que tu travailles à Kinshasa...avec les gens de la rue?
    Sidi

    Posté par sidi, 10 juillet 2007 à 17:35
  • Touchant

    Salut Chacha,

    Je trouve, ce message est vraiment touchant. Il démontre, si besoin est, toute la complexité de ta situation. Entre envie de donner un coup de pouce et nécessité de se préserver un espace à soi, de ne pas donner de faux espoirs. J'espère néanmoins que tu auras l'occason de recroiser Orlie et de l'inviter à nouveau à partager un repas. En tout cas, merci de nous faire partager -aussi- ce genre de moment dont tu n'es pas toujours fier mais qui font réfléchir et donc avancer.

    Posté par Jo, 11 juillet 2007 à 01:01

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